← À lire

Société

Et si on arrêtait de déplacer les personnes et qu’on commençait à déplacer les solutions?

Et si, avant de demander pourquoi une personne dort encore sous une tente, on commençait par demander tout ce qui a dû se briser dans sa vie pour qu’une tente devienne son dernier refuge?

Sonia Alarie
Et si on arrêtait de déplacer les personnes et qu’on commençait à déplacer les solutions?

Et si, avant de demander pourquoi une personne dort encore sous une tente, on commençait par demander tout ce qui a dû se briser dans sa vie pour qu’une tente devienne son dernier refuge?

Parce qu’en ce moment, on parle énormément d’itinérance. On parle des campements. Des tentes. De la consommation. Des seringues. Des plaintes de citoyens. Des enjeux de cohabitation. Des toilettes qui manquent. Des services de consommation. Des interventions policières. Des fermetures de sites. Des personnes qu’on veut déplacer.

On parle de ce qui dérange. De ce qui est visible. De ce qui se retrouve dans les médias. Mais beaucoup moins de ce qui se trouve derrière.

Et c’est précisément là que je veux commencer.

Parce qu’une tente n’est pas le commencement d’une histoire. C’est souvent le résultat visible d’une histoire qui a commencé beaucoup plus tôt.

Une tente ne raconte jamais toute l’histoire

J’ai connu l’itinérance. Je sais ce que ça signifie de ne plus avoir de chez-soi. Je sais ce que signifie ne plus avoir une porte derrière laquelle fermer le monde. Je sais ce que ça signifie de ne pas savoir exactement où l’on dormira, où l’on mangera, où l’on pourra prendre une douche, où l’on pourra aller aux toilettes, où l’on pourra laisser ses quelques possessions sans craindre qu’elles disparaissent.

Je sais ce que c’est de devoir penser à la survie avant de penser au reste.

Et aujourd’hui, je retourne dans la rue. Pas parce que je suis encore sans domicile. J’y retourne parce que je vais à la rencontre de personnes qui y vivent.

Je distribue des vêtements, de la nourriture, des produits d’hygiène, des couvertures et du matériel. Je réfère vers des ressources. J’écoute. Je discute. Je tente de comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Et plus je retourne sur le terrain, plus je constate quelque chose que nous semblons collectivement oublier:

une personne en situation d’itinérance n’est pas une tente.

Elle n’est pas un obstacle sur un trottoir. Elle n’est pas une nuisance. Elle n’est pas une statistique. Elle n’est pas « un problème ».

Elle est une personne.

Une personne avec une histoire. Une personne avec des pertes. Une personne avec des blessures. Une personne avec des capacités. Une personne avec des rêves qui ont parfois été enterrés sous des années de survie.

Et parfois, oui, une personne qui consomme. Parfois une personne qui souffre d’un problème de santé mentale. Parfois une personne qui a des comportements difficiles. Parfois une personne qui fait des choix qui nous dépassent.

Mais aucune de ces choses ne retire son humanité.

L’itinérance ne commence généralement pas avec une tente

C’est probablement l’une des choses les plus importantes à comprendre.

On voit une personne arriver dans un campement. On voit sa tente. On voit ses effets personnels. On voit parfois de la consommation. Et notre cerveau cherche naturellement une explication simple.

Elle n’a qu’à aller dans un refuge. Elle n’a qu’à arrêter de consommer. Elle n’a qu’à travailler. Elle n’a qu’à accepter l’aide. Elle choisit ça.

Mais la réalité humaine est rarement aussi propre. Une trajectoire vers l’itinérance peut être composée de plusieurs ruptures successives.

Une enfance marquée par la violence. Une agression sexuelle. De la violence conjugale. Une séparation. Une perte d’emploi. Une dette. Une expulsion. Une rupture familiale. Un placement. Une sortie d’institution. Un problème de santé physique. Un problème de santé mentale. Une dépendance. Une incarcération. Une perte de logement. Un décès. Une relation abusive. Une absence de réseau. Ou plusieurs de ces réalités simultanément.

Et lorsque plusieurs facteurs se superposent, une personne peut finir par perdre progressivement tout ce qui lui permettait auparavant de tenir debout: son logement, son revenu, son réseau, sa santé, sa stabilité, sa confiance, son sentiment de sécurité. Et parfois même son identité.

C’est ça qu’on doit comprendre lorsque l’on parle de trauma. Le trauma ne se résume pas à un mauvais souvenir. Le trauma n’est pas simplement quelque chose de triste qui s’est produit dans le passé.

Pour certaines personnes, le passé continue d’influencer directement leur façon de percevoir le monde, leurs relations, leur sentiment de sécurité et leur capacité à faire confiance.

Imaginez avoir vécu de la violence pendant des années. Imaginez avoir été agressé. Imaginez avoir été abandonné. Imaginez avoir été déplacé d’un endroit à l’autre. Imaginez avoir appris très jeune que les adultes censés vous protéger pouvaient également vous faire du mal.

Imaginez maintenant qu’on vous demande de faire confiance à une nouvelle personne, à un nouveau système, à un nouvel intervenant, à un nouveau refuge. Et qu’on vous dise: Faites-nous confiance.

La confiance ne fonctionne pas comme un interrupteur. Elle se construit. Lentement. Par la constance. Par la sécurité. Par la présence. Par des promesses tenues. Par des personnes qui reviennent quand elles ont dit qu’elles reviendraient.

C’est pourquoi le travail de rue est tellement important. Parce que parfois, la première intervention n’est pas de convaincre quelqu’un de changer toute sa vie. C’est simplement de créer un lien. Une personne traumatisée n’a pas nécessairement besoin qu’on lui fasse la morale

Elle a besoin de sécurité. Et la sécurité peut prendre des formes très concrètes: un endroit où dormir, un endroit où aller aux toilettes, de l’eau, une douche, de la nourriture, des vêtements propres, des soins, un intervenant, un médecin, une infirmière, un psychiatre, un travailleur social, un refuge adapté, un logement, un endroit où garder ses effets personnels, un endroit où se sentir relativement en sécurité.

Ce sont des besoins fondamentaux.

Pourtant, lorsque nous parlons d’itinérance, nous avons parfois tendance à traiter ces choses comme des extras comme si une personne devait d’abord démontrer qu’elle est prête à changer avant de mériter les conditions minimales nécessaires pour commencer à le faire.

C’est l’inverse. On ne demande pas à quelqu’un de nager avant de lui lancer une bouée. Pourquoi ils ne vont pas au refuge? Cette question revient constamment. Et je pense qu’elle mérite une vraie réponse.

Parfois, il n’y a simplement pas de place. Parfois, le refuge ne correspond pas à la réalité de la personne. Parfois, certaines règles sont incompatibles avec sa situation. Parfois, elle a un animal. Parfois, elle a des possessions qu’elle ne peut pas laisser derrière elle. Parfois, elle a un partenaire. Parfois, elle craint la violence. Parfois, elle a déjà vécu une expérience traumatisante dans un environnement collectif.

Parfois, elle consomme et sait qu’elle ne pourra pas respecter certaines règles. Parfois, elle souffre d’un problème de santé mentale qui rend certains environnements extrêmement difficiles. Parfois, elle est simplement épuisée. Et parfois, elle ne fait plus confiance aux institutions.

Cette dernière réalité est particulièrement importante. Parce qu’on peut facilement regarder quelqu’un qui refuse une ressource et conclure: Elle ne veut pas d’aide.

Mais il existe une différence entre refuser de l’aide et refuser une forme d’aide qui ne répond pas à ses besoins. La réduction des méfaits n’est pas un encouragement à consommer

Voilà un autre sujet qui provoque énormément de réactions.

La réduction des méfaits.

Certaines personnes pensent qu’offrir des services de réduction des méfaits revient à dire que la consommation est acceptable ou souhaitable. Ce n’est pas l’objectif. La réduction des méfaits part d’une réalité simple: les personnes consomment déjà. Et pendant qu’une personne consomme, on peut soit la laisser complètement seule face aux risques, soit tenter de réduire ces risques et de maintenir un lien avec elle.

Prévenir une surdose ne signifie pas encourager la consommation. Fournir de la naloxone ne signifie pas encourager la consommation. Offrir du matériel de consommation plus sécuritaire ne signifie pas célébrer la consommation. Cela signifie simplement qu’on considère sa vie comme ayant suffisamment de valeur pour essayer de la préserver. Et ce lien peut devenir extrêmement important.

Parce qu’une personne morte n’a plus la possibilité d’accepter un traitement. Une personne qui a survécu peut éventuellement demander de l’aide. Et non, fermer un service ne fait pas disparaître la consommation

C’est une distinction fondamentale.

Si une personne consomme dans un endroit donné et que cet endroit disparaît, la dépendance ne disparaît pas avec lui.

La personne existe toujours. Le produit existe toujours. Les facteurs qui entourent sa consommation existent toujours. Le trauma existe toujours. La souffrance existe toujours. La précarité existe toujours. La question devient donc: où cette personne va-t-elle aller maintenant?

Et si elle consomme ailleurs, dans un endroit plus isolé, sans présence d’intervenants, sans matériel adapté et sans accès rapide à de l’aide en cas de problème, est-ce réellement une solution?

Déplacer un comportement ne signifie pas l’avoir réglé.

Les campements: un problème ou un symptôme?

Les campements sont visibles. Et ce qui est visible devient rapidement le symbole du problème. Mais il faut faire attention.

Parce qu’un campement peut être à la fois un lieu où des problèmes réels existent, un lieu où des personnes tentent de survivre, un espace où certaines personnes trouvent une communauté, un endroit où des travailleurs de rue peuvent rejoindre des personnes et un symptôme beaucoup plus large d’un manque de solutions adaptées.

Ces réalités peuvent exister simultanément.

On peut reconnaître les problèmes de cohabitation sans nier les besoins des personnes qui vivent dans le campement.

On peut reconnaître les besoins des résidents du quartier sans conclure que les personnes itinérantes doivent simplement disparaître. On peut demander davantage de sécurité sans demander davantage d’exclusion. C’est justement là que le débat devient adulte.

Parce que déplacer les tentes ne déplace pas les êtres humains. C’est probablement l’une des absurdités les plus faciles à comprendre. On retire une tente. La personne est toujours là. On ferme un campement. Les personnes sont toujours là. On interdit un endroit. Les personnes cherchent un autre endroit. On repousse les gens plus loin. Ils deviennent simplement moins visibles. Et parfois plus vulnérables.

On peut déplacer une population. Mais on ne peut pas déplacer la réalité qui l’a amenée là.

Si le problème initial est le manque de logements accessibles, le manque de services, les problèmes de santé mentale, la consommation, la violence, la pauvreté et l’absence de ressources adaptées, alors aucune opération de déplacement ne peut régler ces causes.

Elle peut modifier le paysage. Elle ne règle pas nécessairement la situation.

Et les femmes?

Lorsqu’on parle d’itinérance, on parle souvent de manière générale. Mais toutes les personnes itinérantes ne vivent pas les mêmes risques.

Les femmes peuvent être confrontées à des risques spécifiques.

Certaines ont fui un conjoint violent. Certaines ont subi des agressions sexuelles. Certaines ont vécu de l’exploitation. Certaines ont des enfants. Certaines ont vécu des traumatismes répétés. Certaines ont appris à ne jamais dormir profondément dans un endroit où elles ne se sentent pas en sécurité.

Alors oui, une tente est dangereuse. Mais il faut également comprendre qu’une femme peut parfois percevoir certains environnements collectifs comme dangereux eux aussi.

Cela ne signifie pas que les refuges sont mauvais. Cela signifie qu’il faut avoir suffisamment de diversité dans les réponses pour rejoindre différentes réalités.

Un système qui ne convient qu’à une partie des personnes les plus vulnérables n’est pas un système universel.

Et les enfants?

Quand on parle d’itinérance, on oublie parfois qu’il ne s’agit pas uniquement d’adultes. Des enfants peuvent être touchés directement ou indirectement par l’instabilité résidentielle.

Et lorsqu’une famille est en situation de précarité, les conséquences peuvent toucher l’école, la santé, la sécurité alimentaire, les relations familiales et le développement.

C’est pourquoi la prévention doit commencer bien avant la rue. Lorsqu’une famille risque de perdre son logement, il faut intervenir avant l’expulsion. Lorsqu’une femme tente de quitter la violence, il faut qu’elle puisse réellement avoir accès à un logement sécuritaire.

Lorsqu’un jeune quitte un système de protection, il faut éviter qu’il tombe directement dans un vide. Lorsqu’une personne sort d’une institution, elle doit avoir une trajectoire de sortie.

Parce qu’une porte de sortie sans endroit où aller n’est pas une véritable sortie. Nous avons aussi une obsession collective pour le mérite.

Il faut travailler. Il faut être autonome. Il faut arrêter de consommer. Il faut faire des démarches. Il faut respecter les règles. Il faut être prêt.

Mais voici le problème: la stabilité est souvent une condition préalable à l’autonomie. Il est beaucoup plus difficile de remplir des formulaires lorsque tu n’as pas de téléphone.

Il est plus difficile de conserver un emploi lorsque tu n’as pas dormi correctement depuis plusieurs nuits. Il est plus difficile de gérer ta santé lorsque tu n’as pas accès à une douche. Il est plus difficile de suivre un traitement lorsque tu n’as aucun endroit stable où dormir. Il est plus difficile de garder tes médicaments en sécurité lorsque toutes tes possessions tiennent dans un sac. Il est plus difficile de te présenter à un rendez-vous lorsque tu dois d’abord trouver un endroit où aller aux toilettes. Et il est extrêmement difficile de reconstruire une vie lorsque toute ton énergie est consacrée à survivre jusqu’au lendemain.

Alors oui, l’autonomie est importante. Mais l’autonomie ne tombe pas du ciel.

Elle se construit avec des conditions qui permettent de l’atteindre. Le logement est important. Mais le logement seul ne suffit pas toujours. Il faut aussi être capable de dire cela.

Le logement est fondamental. Mais certaines personnes ont besoin d’un accompagnement supplémentaire.

Une personne qui a vécu des années dans la rue peut avoir besoin d’un suivi. Une personne avec un problème de santé mentale peut avoir besoin de soins. Une personne aux prises avec une dépendance peut avoir besoin d’un accompagnement spécialisé. Une personne qui sort de la violence peut avoir besoin de sécurité. Une personne qui n’a plus de réseau peut avoir besoin d’un lien humain.

Une personne qui n’a jamais appris certaines compétences liées à la vie autonome peut avoir besoin d’accompagnement.

Donc oui: un toit est essentiel.

Mais un toit sans soutien peut parfois laisser certaines personnes seules face aux difficultés qui les ont menées à la rue.

Il faut penser en parcours. Pas seulement en destination.

Il faut aussi arrêter de demander aux organismes communautaires de réparer un système entier avec des bouts de ficelle. Les organismes communautaires font énormément. Des équipes travaillent dans des conditions difficiles. Des travailleurs de rue marchent pendant des heures. Des bénévoles distribuent de la nourriture. Des citoyens donnent des vêtements. Des organismes essaient de répondre à des besoins qui dépassent largement leurs ressources.

Mais il y a une limite à ce qu’on peut demander au communautaire.

On ne peut pas demander à des organismes sous-financés de compenser indéfiniment le manque de logements. On ne peut pas leur demander de devenir simultanément travailleurs sociaux, infirmières, psychologues, médiateurs, intervenants en dépendance, travailleurs de rue, agents de liaison et gestionnaires de crise.

On ne peut pas demander aux citoyens de remplacer les services publics.

La solidarité citoyenne est magnifique. Mais elle ne doit pas devenir une excuse pour laisser les institutions se déresponsabiliser.

Et nous devons apprendre à distinguer urgence et solution

Donner une couverture à quelqu’un est utile. Donner de la nourriture est utile. Apporter des vêtements est utile. Distribuer de la naloxone est utile. Référer vers une ressource est utile.

Mais aucune de ces actions, prise individuellement, ne constitue une politique complète de lutte contre l’itinérance. Et ce n’est pas un reproche aux personnes qui aident.

Au contraire.

C’est justement parce que nous aidons que nous voyons les limites. On peut remplir une voiture de dons. On peut distribuer des dizaines de sacs. On peut revenir chaque semaine.

Mais si la personne n’a toujours pas de logement six mois plus tard, il faut se demander ce qui manque entre notre geste et la sortie réelle de l’itinérance.

L’urgence sauve des journées. Les solutions structurelles changent des trajectoires. Nous avons besoin des deux.

La cohabitation doit également être prise au sérieux. Il serait malhonnête de prétendre que tout va bien dans les quartiers où se trouvent des campements.

Ce n’est pas vrai.

Des résidents peuvent être épuisés. Des commerçants peuvent subir des impacts. Des travailleurs peuvent être confrontés à des situations difficiles. Des familles peuvent être inquiètes. Des personnes peuvent être exposées à des comportements problématiques.

Ces préoccupations sont légitimes.

Mais elles ne devraient pas nous obliger à choisir entre deux camps imaginaires: les citoyens contre les personnes itinérantes.

La question devrait plutôt être:

Comment créer des espaces où les besoins des personnes sans logement sont pris en compte tout en protégeant la sécurité et la qualité de vie des quartiers?

Cela demande des ressources. De la présence humaine. De la médiation. Des toilettes. De la gestion des déchets. Des services de proximité. Des travailleurs de rue. De la prévention. De la santé. Du logement. Et surtout, de la continuité.

Parce qu’un quartier ne devrait pas avoir à choisir entre vivre correctement et voir ses voisins les plus vulnérables traités avec dignité.

Il faut arrêter de penser en silos

L’itinérance n’est pas uniquement une question de logement.

C’est aussi une question de santé. De santé mentale. De dépendance. De violence. De pauvreté. De sécurité. De protection de la jeunesse. De justice. De vieillissement. De sortie d’institution. De services sociaux. De transport. D’accès aux soins. De discrimination. Et parfois de trauma intergénérationnel.

Alors pourquoi continuons-nous parfois à chercher une solution unique à un problème multidimensionnel?

Parce qu’une solution unique est plus facile à annoncer. Elle tient dans une phrase. Mais la réalité, elle, ne tient pas dans une phrase.

Ce que le trauma devrait changer dans notre façon d’intervenir

Si nous prenons réellement le trauma au sérieux, notre façon d’intervenir doit changer.

Cela signifie notamment: ne pas humilier. Ne pas menacer inutilement. Ne pas infantiliser. Ne pas présumer que le refus signifie l’absence de besoin. Ne pas exiger une confiance immédiate. Ne pas confondre symptômes et personnalité. Ne pas réduire une personne à sa consommation. Ne pas réduire une femme à sa vulnérabilité. Ne pas réduire un homme à son comportement. Ne pas réduire un jeune à son dossier.

Il faut aussi accepter que la reconstruction prend du temps. Nous vivons dans une culture qui aime les transformations rapides.

Avant/après. Avant la rue. Après le logement. Avant la dépendance. Après la sobriété. Avant la crise. Après le traitement.

Mais les êtres humains ne sont pas des projets de rénovation.

La guérison peut être longue. La stabilité peut être fragile. La reconstruction peut être chaotique. Une personne peut avancer et reculer. Elle peut perdre son logement après en avoir retrouvé un. Elle peut recommencer à consommer. Elle peut retourner dans une relation toxique. Elle peut manquer plusieurs rendez-vous. Elle peut disparaître pendant quelques semaines.

Puis revenir.

Il faut intervenir avant que la rue devienne la seule option. C’est probablement là que nous avons le plus de travail à faire. Parce que chaque personne qui se retrouve à la rue représente aussi une occasion manquée de prévention.

À chacun de ces moments, il existe potentiellement une fenêtre d’intervention. Mais cette fenêtre ne reste pas ouverte éternellement. Plus une personne reste longtemps dans l’instabilité, plus la reconstruction peut devenir complexe. C’est pourquoi la prévention n’est pas glamour.

Elle ne fait pas de belles images. Elle ne produit pas nécessairement une photo spectaculaire. Mais elle peut empêcher qu’une personne ait besoin d’une tente six mois plus tard.

Une société qui ne fait que déplacer la misère finira toujours par la retrouver quelque part. Alors peut-être qu’il est temps de faire autre chose.

Construire des solutions avant les expulsions. Créer des ressources avant les crises. Offrir du soutien avant la rupture. Protéger avant que la violence mène à la rue. Accompagner avant que la consommation devienne une question de survie. Intervenir avant qu’un jeune se retrouve sans filet. Créer du logement avant que la tente devienne la seule option.

Et lorsque quelqu’un est déjà dans la rue? Ne pas détourner les yeux. Ne pas seulement demander comment le faire partir. Demander comment l’aider à repartir. Parce qu’une personne peut perdre son logement. Elle peut perdre ses repères. Elle peut perdre sa famille. Elle peut perdre confiance. Elle peut perdre des années.

Mais cela ne signifie jamais qu’elle a perdu sa valeur.

Et parfois, tout ce qu’il faut pour recommencer à reconstruire une vie, c’est qu’une personne décide de ne pas regarder quelqu’un comme un problème.

Mais comme un être humain.

- Trop vivant pour disparaître.

Si cet article vous a touché·e, partagez-le. Chaque partage aide à briser le silence.

L'auteur·e

Sonia Alarie

Survivante devenue intervenante communautaire, Sonia Alarie est la fondatrice des Voix Silencieuses, un projet d'aide aux personnes en situation d'itinérance, aux victimes de violence et aux personnes vivant avec des enjeux de santé mentale ou de dépendance.

Voir tous ses articles →