Société
IVAC : quand aider les victimes devient un parcours d'obstacles pour tout le monde
Plus de sept ans sans révision : le système répond-il encore aux réalités d'aujourd'hui?

Lorsqu’une personne devient victime d’un acte criminel, les conséquences ne s’arrêtent pas au moment où l’événement prend fin. Certaines victimes doivent composer avec des conséquences psychologiques, physiques, sociales et financières qui peuvent bouleverser leur vie pendant des mois, voire des années.
Le régime d’indemnisation des victimes d’actes criminels, l’IVAC, a été mis en place afin de soutenir ces personnes dans leur parcours de rétablissement. Mais aujourd’hui, une question doit être posée : le fonctionnement actuel de l’IVAC permet-il réellement aux victimes d’obtenir l’aide dont elles ont besoin, au moment où elles en ont besoin?
Sur le terrain, plusieurs enjeux démontrent qu’une réflexion profonde est devenue nécessaire. L’un des enjeux importants concerne les professionnels qui accompagnent les victimes.
Depuis au moins 2019, le tarif de 94,50 $ l’heure n’a pas été révisé, malgré l’augmentation importante du coût de la vie et des dépenses nécessaires au fonctionnement d’une pratique professionnelle. Au fil des années, les loyers, les assurances, les salaires, les logiciels professionnels, les services administratifs, les télécommunications et les autres frais liés à une pratique ont considérablement augmenté. Pourtant, le tarif n’a pas suivi cette évolution.
La question n’est donc pas simplement de savoir si un professionnel est suffisamment rémunéré. La véritable question est de savoir si le modèle permet encore de maintenir une offre de services accessible et durable pour les victimes.
Accompagner une victime dans le cadre de l’IVAC représente beaucoup plus qu’une simple rencontre. Chaque dossier nécessite du temps pour assurer les suivis, répondre aux demandes, préparer les documents nécessaires, rédiger les rapports et maintenir les communications liées au dossier. Tout ce travail fait partie intégrante de l’accompagnement, mais il n’est pas toujours reflété dans le tarif accordé au professionnel.
Pendant ce temps, les frais liés à la pratique professionnelle continuent de s’accumuler normalement. Le professionnel doit donc assumer les coûts de fonctionnement de sa pratique tout en composant avec les délais administratifs et les délais de paiement liés aux dossiers IVAC.
À long terme, cette situation peut rendre difficile le maintien d’une pratique qui accepte un nombre important de victimes. Et lorsque des professionnels limitent leur capacité à prendre de nouveaux dossiers, ce sont les victimes qui peuvent se retrouver avec moins de ressources disponibles. Une personne peut avoir droit à de l’aide, mais avoir de la difficulté à trouver rapidement quelqu’un pour l’accompagner.
Un droit qui existe sur papier doit également être accessible dans la réalité.
Les procédures administratives sont nécessaires afin d’assurer une saine gestion des dossiers. Toutefois, lorsqu’elles deviennent trop complexes ou trop longues, elles peuvent représenter un obstacle supplémentaire pour les personnes déjà fragilisées.
Pour une victime, remplir des formulaires, fournir des documents, répondre à des demandes, attendre des décisions ou obtenir certaines évaluations peut devenir particulièrement difficile lorsqu’elle compose déjà avec des conséquences psychologiques ou physiques importantes. De leur côté, les professionnels doivent également gérer ces exigences administratives tout en poursuivant leur travail d’accompagnement.
Lorsque les communications sont difficiles ou que certaines démarches prennent plusieurs semaines ou plusieurs mois, l’ensemble du processus peut ralentir. Le temps administratif ne devrait jamais devenir un obstacle supplémentaire au rétablissement d’une victime. L’accès rapide à des ressources peut également avoir une incidence directe sur la sécurité et la capacité d’une victime à reprendre le contrôle de sa vie.
Certaines personnes demeurent dans une relation toxique ou dans un environnement qui leur est préjudiciable parce qu’elles ne disposent pas des ressources nécessaires pour en sortir. Quitter une relation violente n’est pas toujours simplement une question de décision. Il peut y avoir une dépendance financière, des enfants, un logement à trouver, la peur, l’isolement, des conséquences psychologiques importantes ou encore l’absence d’un réseau de soutien.
Lorsqu’une personne n’a pas accès rapidement aux bonnes ressources, sa capacité à changer sa situation peut être considérablement réduite. Un accompagnement psychosocial accessible peut alors devenir une première étape essentielle : écouter, comprendre la situation, identifier les besoins, soutenir la personne dans ses démarches et l’orienter vers les ressources appropriées.
Il ne suffit pas d’indemniser une victime après coup. Il faut aussi lui donner les moyens de retrouver sa sécurité, son autonomie et sa capacité d’avancer.
Les demandes liées aux séquelles permanentes, au remplacement du revenu et à différentes mesures d’aide peuvent représenter des étapes déterminantes dans le parcours d’une victime. Or, lorsque certaines démarches prennent plusieurs mois, l’incertitude peut devenir très lourde à porter.
Pendant l’attente, les factures continuent d’arriver. Le logement doit être payé. Les besoins de la famille demeurent. Les traitements se poursuivent. Et la victime doit continuer à composer avec les conséquences de ce qu’elle a vécu.
Un délai administratif n’est jamais uniquement administratif lorsqu’il touche directement la stabilité financière et psychologique d’une personne. Une personne qui attend une décision concernant son soutien financier ou l’évaluation de ses séquelles ne peut pas simplement mettre sa vie sur pause.
Trois ans de remplacement du revenu : est-ce réellement suffisant? Selon les circonstances, l’aide au remplacement du revenu peut être accordée pour une durée maximale pouvant aller jusqu’à trois ans. Trois ans peuvent sembler longs lorsqu’on regarde simplement le calendrier.
Mais le rétablissement d’une victime ne commence pas nécessairement le jour où elle dépose sa demande. Il peut y avoir des délais avant l’obtention d’un professionnel, des démarches administratives, des évaluations, des traitements, de la réadaptation et parfois plusieurs étapes avant que la situation commence réellement à se stabiliser.
Certaines personnes peuvent également conserver des séquelles psychologiques ou physiques importantes qui rendent difficile un retour rapide à une vie professionnelle stable. Le rétablissement n’est pas toujours linéaire.
Une personne peut progresser, connaître une période de recul, reprendre graduellement certaines activités et avoir besoin de plus de temps avant de retrouver une capacité fonctionnelle et professionnelle suffisamment stable. Le nombre d’années écoulées depuis l’événement ne devrait donc pas être le seul élément permettant de déterminer si une personne est réellement prête à reprendre sa vie professionnelle.
Le temps administratif n’est pas du temps de rétablissement. Lorsqu’une victime attend une décision, une évaluation, une autorisation ou la mise en place d’un service, le calendrier continue d’avancer. Mais pendant ce temps, son rétablissement, lui, n’avance pas nécessairement au même rythme.
Le temps consacré à l’administration d’un dossier ne devrait pas réduire artificiellement le temps dont une victime dispose pour se rétablir. Une approche plus souple pourrait tenir compte de plusieurs facteurs : la gravité des conséquences, la durée réelle des traitements, la réadaptation, la capacité fonctionnelle et professionnelle, l’évolution de la situation et les délais administratifs qui ne dépendent pas de la victime.
L’objectif n’est pas d’offrir une indemnisation sans limite. L’objectif est d’éviter qu’une personne soit poussée vers un retour au travail avant d’avoir réellement retrouvé une stabilité suffisante.
Et si nous arrêtions de voir les services psychosociaux uniquement comme une dépense? Toutes les situations de détresse ne nécessitent pas nécessairement une visite à l’urgence. Certaines personnes ont d’abord besoin d’être écoutées, soutenues, orientées et accompagnées rapidement.
Pourtant, lorsqu’une personne ne sait pas vers qui se tourner et qu’aucune ressource n’est rapidement accessible, l’urgence peut devenir la seule porte qu’elle connaît. Cela ajoute une pression supplémentaire sur un réseau de santé déjà fortement sollicité.
Et si une partie de la solution se trouvait justement en amont? Investir davantage dans les services psychosociaux de première ligne pourrait permettre d’intervenir avant que certaines situations ne se détériorent.
Créer une véritable porte d’entrée psychosociale
Il serait pertinent de développer davantage de services psychosociaux accessibles rapidement, capables d’agir comme une passerelle entre la personne et les différents services dont elle a besoin.
Un professionnel pourrait notamment :
• Accueillir la personne et comprendre sa situation; • Évaluer ses besoins psychosociaux; • Offrir un soutien immédiat; • Contribuer à stabiliser la situation; • Reconnaître lorsqu’une intervention médicale ou spécialisée est nécessaire; • Assurer un accompagnement pendant que les autres services sont mobilisés.
Il ne s’agit pas de remplacer les médecins, les psychologues, les psychiatres ou les autres professionnels spécialisés.
Il s’agit de créer une passerelle. Une porte d’entrée permettant à une personne de ne pas rester seule pendant qu’elle cherche son chemin dans un système complexe.
Pourquoi attendre qu’une situation atteigne son point de rupture avant d’intervenir? Une intervention psychosociale précoce peut contribuer à diminuer l’isolement, favoriser l’orientation vers les bonnes ressources, soutenir la personne dans ses démarches et prévenir certaines aggravations.
Il ne s’agit pas de remplacer le réseau de la santé. Il s’agit de mieux l’épauler.
Lorsque les ressources de première ligne sont accessibles, elles peuvent agir avant que la situation ne devienne une crise.
Investir dans l’accès plutôt que payer le prix de l’inaction
La question devrait finalement être beaucoup plus large que celle du coût d’un service. Combien coûte l’inaction?
Combien coûte une situation qui se détériore parce qu’une personne n’a pas obtenu d’aide suffisamment rapidement?
Combien coûte une personne qui perd son emploi? Une personne qui se retrouve en difficulté financière? Une famille qui devient instable?
Une victime qui demeure dans une relation toxique parce qu’elle ne dispose pas des ressources nécessaires pour partir? Une personne qui se présente à l’urgence simplement parce qu’elle ne sait plus vers qui se tourner? Et combien coûte la perte de professionnels qui ne peuvent plus maintenir une offre de services suffisante dans les conditions actuelles?
Investir en amont peut coûter moins cher que réparer les conséquences d’une situation qui s’est aggravée.
Les victimes méritent mieux. Les professionnels aussi.
Il ne s’agit pas de pointer du doigt les personnes qui travaillent au sein de l’IVAC. Les employés, les professionnels et les victimes se retrouvent tous, à différents niveaux, à composer avec les limites d’un système qui doit évoluer. La question est plutôt de savoir si le modèle actuel correspond encore aux réalités auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui.
Un système moderne devrait permettre à une victime d’obtenir de l’aide lorsqu’elle en a besoin. Il devrait permettre aux professionnels de l’accompagner dans des conditions réalistes et viables. Il devrait permettre aux ressources de première ligne de jouer pleinement leur rôle. Et il devrait contribuer à diminuer la pression exercée sur les services spécialisés et les urgences en intervenant plus tôt.
Après plus de sept ans sans révision du tarif de 94,50 $ l’heure et devant les difficultés vécues par les victimes et les professionnels, il est temps de poser une question simple : si nous voulons réellement aider les victimes, sommes-nous prêts à donner aux personnes qui les accompagnent les moyens de le faire?
Les victimes méritent mieux. Les professionnels qui les accompagnent aussi. Et le Québec peut faire mieux.
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Chroniqueuse
PsychoZen
PsychoZen est partenaire officiel et chroniqueur de Traumas Podcast, spécialisé en santé mentale, traumatismes et dépendances.
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