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Santé mentale

Non, un traumatisme ne rend pas forcément plus fort

La force ne vient pas du traumatisme, mais du travail immense de reconstruction. Une réflexion nuancée sur la croissance post-traumatique et la façon d'accompagner les survivants.

Catherine Côté
Non, un traumatisme ne rend pas forcément plus fort
Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts.

Voilà probablement l'une des phrases les plus répétées lorsqu'une personne raconte une épreuve difficile. L'intention est souvent bienveillante. On cherche à réconforter, à donner un sens à la souffrance ou à mettre en lumière le chemin parcouru. Pourtant, cette affirmation mérite d'être nuancée.

Chaque fois que je lis, sous le témoignage d'une personne ayant vécu des violences, de la négligence, des agressions, un deuil ou toute autre expérience profondément traumatique, des commentaires comme : « Oui, mais regarde la personne extraordinaire que tu es devenue grâce à ça », un malaise s'installe en moi. Cette façon de voir les choses me semble oublier une question essentielle : qui cette personne serait-elle devenue si elle n'avait jamais eu à traverser ces épreuves? Personne ne peut répondre à cette question. Cette possibilité mérite pourtant d'être reconnue.

Un traumatisme n'est pas une école de la vie. Il ne constitue pas un raccourci vers la sagesse ni une méthode de développement personnel. C'est avant tout une blessure. Une blessure qui peut transformer le cerveau, le système nerveux, les émotions, les relations et parfois même la santé physique. Les connaissances scientifiques sont aujourd'hui très claires à ce sujet. Les recherches en neurosciences, en psychologie et en psychotraumatologie démontrent que les expériences traumatiques, particulièrement lorsqu'elles sont répétées ou surviennent durant l'enfance, peuvent modifier le fonctionnement de plusieurs régions du cerveau impliquées dans la mémoire, la gestion des émotions, la perception du danger et la réponse au stress. Elles sont également associées à un risque accru d'anxiété, de dépression, de dépendances, de maladies cardiovasculaires, de douleurs chroniques, de troubles auto-immuns et d'un affaiblissement du système immunitaire. Il est important de souligner que le corps conserve, lui aussi, une mémoire des blessures vécues.

Reconnaître cette réalité n'enlève absolument rien au courage des survivants. Au contraire, cette reconnaissance permet enfin de mesurer l'ampleur du combat qu'ils mènent souvent dans l'ombre. Vivre avec un système nerveux constamment en état d'alerte demande énormément d'énergie. Réapprendre à faire confiance, lorsque le sentiment de sécurité a été brisé, exige un courage immense. Quant à reconstruire sa vie, alors que le cerveau cherche avant tout à survivre représente un travail quotidien dont on sous-estime souvent la difficulté. La force ne provient donc pas du traumatisme lui-même. Elle réside dans les efforts déployés pour continuer d'avancer malgré les conséquences qu'il a laissées. Cette nuance est fondamentale, puisqu'elle replace le mérite, là où il se trouve réellement : chez la personne et non dans la blessure.

À mon avis, nous confondons souvent deux réalités bien différentes : les effets du traumatisme et la croissance personnelle qui peut parfois suivre un traumatisme. En psychologie, le concept de croissance post-traumatique est bien documenté. Certaines personnes rapportent avoir développé une plus grande appréciation de la vie, des relations plus profondes, une meilleure connaissance d'elles-mêmes ou encore un nouveau sens à leur existence, après avoir traversé une épreuve. Cette réalité existe bel et bien. Toutefois, elle ne signifie pas que le traumatisme était bénéfique. La croissance ne naît pas de la blessure. Elle prend plutôt forme à travers tout le travail de reconstruction qui suit. La psychothérapie, les outils développés au fil du temps, le soutien des proches, les choix quotidiens et les années consacrées à guérir constituent les véritables moteurs de cette évolution. Ce n'est donc pas la souffrance qui fait grandir, mais le chemin entrepris pour ne plus en être prisonnier. Cette distinction est loin d'être anodine. Lorsqu'on affirme qu'un traumatisme « rend plus fort », on risque involontairement de minimiser tout ce que la personne a perdu en cours de route... L'enfance qu'elle n'a jamais connue, le sentiment de sécurité, la confiance envers les autres, l'insouciance, la santé ou encore certaines possibilités qui ne reviendront jamais représentent des pertes bien réelles. Elles méritent d'être reconnues sans être immédiatement compensées par une formule positive.

J'entends souvent cette autre phrase : « Si tu n'avais pas vécu tout ça, tu ne serais pas la personne que tu es aujourd'hui. » Peut-être. Personne ne peut le savoir. Toutefois, l'hypothèse inverse est tout aussi valable. Peut-être que cette personne serait devenue tout aussi généreuse, brillante, créative ou inspirante dans un environnement sécurisant où elle aurait été encouragée, valorisée et soutenue. Les recherches en psychologie du développement démontrent d'ailleurs que les relations d'attachement sécurisantes, les encouragements, le sentiment de compétence et les expériences positives favorisent eux aussi la confiance, l'autonomie, la créativité et la résilience.

Pourquoi faudrait-il souffrir pour devenir une belle personne? Cette idée me semble profondément injuste. Ce que j'admire réellement, ce sont les personnes qui réussissent à transformer une partie de leur souffrance en quelque chose de constructif. Certaines personnes choisissent d'aider les autres. D'autres entreprennent une démarche thérapeutique malgré leurs peurs. D'autres apprennent à reconnaître leurs blessures, afin de ne pas les transmettre à leur entourage. Toutes ces démarches témoignent d'une immense force intérieure. Elles ne constituent toutefois pas une preuve que le traumatisme était nécessaire. Elles démontrent simplement jusqu'où l'être humain peut aller lorsqu'il décide de reconstruire sa vie.

Il demeure également essentiel de reconnaître que nous ne réagissons pas tous de la même façon face à une épreuve. Deux personnes peuvent vivre un événement similaire et emprunter des trajectoires complètement différentes. L'une développera une remarquable capacité d'adaptation, tandis que l'autre demeurera profondément paralysée pendant des années. Cette différence ne relève ni d'un manque de volonté, ni d'un défaut de caractère. Elle s'explique par une multitude de facteurs, notamment l'âge au moment du traumatisme, sa durée, sa répétition, le soutien reçu, les prédispositions biologiques, les expériences antérieures et les ressources disponibles. Les chances de départ ne sont malheureusement pas les mêmes pour tous. Cette réalité invite d'ailleurs à cultiver beaucoup d'humilité. Il devient difficile de juger le parcours d'une personne, lorsqu'on comprend tout ce qui influence sa capacité à se relever. Derrière chaque histoire se cache une combinaison unique de blessures, de ressources, de rencontres et de circonstances que personne ne peut observer dans leur totalité.

Pour ma part, je laisse aussi une petite place à une réflexion plus philosophique. Certaines personnes trouvent un sens à ce qu'elles ont traversé. Cette quête de sens peut devenir une source d'apaisement et contribuer au processus de guérison. Si cette vision aide quelqu'un à poursuivre sa route, je la respecte profondément. En revanche, cette recherche de sens ne devrait jamais servir à justifier la souffrance, ni à laisser croire qu'elle était souhaitable. Il est possible de donner un sens à une blessure sans prétendre que cette blessure était automatiquement un cadeau.

J'aime croire qu'un monde où les enfants grandissent dans la sécurité, où les gens sont valorisés plutôt que rabaissés, où les émotions sont accueillies plutôt que rejetées et où chacun reçoit les outils nécessaires pour développer son plein potentiel serait tout aussi riche en créativité, en compassion et en accomplissements. Les environnements bienveillants permettent eux aussi de faire naître des êtres profondément humains. La résilience n'appartient pas exclusivement à ceux qui ont souffert. Voilà pourquoi je crois qu'il est important de changer notre façon d'accompagner les survivants. Plutôt que de chercher immédiatement le côté positif d'une tragédie, nous gagnerions peut-être à reconnaître d'abord ce qui s'est réellement passé. Entendre qu'une épreuve n'aurait jamais dû arriver peut parfois être beaucoup plus réparateur que d'entendre qu'elle était nécessaire pour devenir plus fort. Au fond, ce n'est pas le traumatisme qui mérite notre admiration. C'est la personne qui, malgré les cicatrices qu'il a laissées, choisit chaque jour de continuer à vivre, à aimer, à faire confiance de nouveau et, parfois, à transformer sa souffrance en lumière pour les autres.

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L'auteur·e

Catherine Côté

Fondatrice et animatrice de Traumas Podcast, Catherine Côté est passionnée par les histoires humaines, la résilience et les enjeux de société.

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