Santé mentale
Pourquoi tant de victimes gardent le silence pendant des années?
On entend souvent cette question lorsqu'une personne révèle un abus des années plus tard : « Pourquoi n'a-t-elle rien dit avant? » Derrière cette interrogation se cache parfois une incompréhension profonde.

On entend souvent cette question lorsqu'une personne révèle un abus des années plus tard : Pourquoi n'a-t-elle rien dit avant?
Derrière cette interrogation se cache parfois une incompréhension profonde de ce que vivent réellement les victimes. Dans la réalité, le silence n'est presque jamais un choix simple, calculé et réfléchi. Il est souvent le résultat d'un ensemble complexe de mécanismes de protection, qui découle de peurs très concrètes et d'un contexte qui ne permettait tout simplement pas de parler. Comprendre ce silence est essentiel, si l'on veut réellement soutenir les survivant(e)s et éviter de renforcer la culpabilité qu'ils portent trop souvent en eux.
Lorsqu'un traumatisme survient, le cerveau peut entrer dans un mode de survie. Le système nerveux cherche, avant toute chose, à se protéger face à un danger perçu comme insupportable. Certaines victimes figent, d'autres tentent de minimiser ou de compartimenter l'événement afin de continuer à fonctionner au quotidien. Chez les enfants, ce mécanisme est encore plus fréquent. Un enfant victime d'abus ne possède pas toujours les mots, ni la maturité émotionnelle pour comprendre ce qu'il vit. Il peut ressentir un profond malaise sans être capable de l'expliquer. Dans certains cas, le cerveau fragmente même les souvenirs, rendant la compréhension de l'événement difficile pendant plusieurs années. Il arrive ainsi que certaines victimes ne réalisent pleinement ce qu'elles ont vécu qu'à l'âge adulte, lorsque leur esprit se sent enfin suffisamment en sécurité pour l'affronter.
La peur des conséquences joue également un rôle majeur. Dans de nombreuses situations, l'agresseur occupe une position d'autorité ou de proximité : un parent, un membre de la famille, un enseignant, un entraîneur ou une personne respectée dans la communauté. Pour un enfant ou même pour un adulte, parler peut sembler risqué. La victime peut craindre de ne pas être crue, de provoquer un conflit familial ou de subir des représailles. Plusieurs survivant(e)s racontent avoir entendu des menaces directes ou indirectes : « Si tu en parles, personne ne va te croire » ou encore « Tu vas détruire la famille ». Ces messages peuvent créer un silence qui dure des années, parfois même des décennies… et parfois même toute une vie. À cette peur s'ajoute souvent un sentiment très puissant qu'est la honte. Les agresseurs manipulent fréquemment leurs victimes afin de leur faire croire qu'elles sont responsables de ce qui s'est produit. Chez les enfants, cette confusion peut être particulièrement destructrice. Un enfant peut se demander s'il a fait quelque chose de mal, s'il aurait dû se défendre ou s'il est lui-même coupable de ce qui est arrivé. Cette culpabilité peut s'installer profondément et empêcher la personne de parler. Même à l'âge adulte, certaines victimes redoutent encore d'être jugées, rejetées ou incomprises. Ce climat intérieur peut être très anxiogène et même terrifiant pour certaines personnes.
Le silence est aussi souvent lié à l'absence d'un espace sécuritaire pour se confier. Pour qu'une victime parle, il faut généralement qu'elle se sente écoutée et protégée. Or, pendant longtemps, ces sujets étaient entourés de tabous, ils étaient donc conservés en secret. Dans plusieurs familles ou milieux sociaux, on apprenait aux enfants à ne pas faire de vagues et à garder les secrets. Aujourd'hui encore, certaines personnes révèlent leur histoire seulement lorsqu'elles rencontrent un thérapeute, un partenaire de confiance ou une personne avec qui elles se sentent enfin en sécurité. Ce sentiment de sécurité peut prendre des années à se construire. Lorsqu'une victime finit par parler, ce moment est souvent le résultat d'un long cheminement intérieur. Certaines personnes trouvent la force de témoigner lorsqu'elles deviennent elles-mêmes parents et réalisent qu'elles veulent protéger d'autres enfants. D'autres le font après avoir entendu une histoire semblable à la leur, dans un livre, un film ou un balado, qui leur fait comprendre qu'elles ne sont pas seules. Il n'existe pas de délai « normal » pour révéler un traumatisme. Chaque parcours est unique et chaque personne avance à son rythme, et c'est important de respecter ce rythme.
Face à une révélation, la réaction de l'entourage peut avoir un impact immense pour la personne. Les questions accusatrices comme : « Pourquoi tu n'as rien dit avant ? » ou « Es-tu certain(e) de ce que tu dis ? » peuvent raviver la honte et la douleur. À l'inverse, des paroles simples peuvent offrir un véritable espace de réparation. Optez plutôt pour : « Je te crois », « Merci de me faire confiance » ou « Ce que tu as vécu est important ». Ce type de réponse peut permettre à une personne de se sentir enfin reconnue dans son expérience.
Le silence des victimes est souvent mal interprété. Pourtant, il représente fréquemment une stratégie de survie. Lorsqu'une personne n'a pas les ressources émotionnelles ou le soutien nécessaire pour affronter un traumatisme, se taire peut être la seule manière de continuer à avancer. Derrière chaque silence se cache une histoire complexe, marquée par la peur, la confusion et le désir profond de se protéger. C'est juste humain! Apprendre à comprendre ce silence est une étape importante pour construire une société plus humaine et plus attentive aux survivant(e)s, car lorsqu'une personne trouve enfin la force de parler, ce qu'elle demande avant tout n'est pas d'être interrogée, mais d'être écoutée.
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L'auteur·e
Catherine Côté
Fondatrice et animatrice de Traumas Podcast, Catherine Côté est passionnée par les histoires humaines, la résilience et les enjeux de société.
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